Après des études artistiques pendant lesquelles Gaël Charbau a étudié la pratique, la philosophie et l'histoire de l'art à Lille, il choisit d’enseigner l’art au collège et au lycée en banlieue parisienne. Une expérience qui lui a permis de comprendre à quel point il était important de pouvoir approcher l’art avec des mots et des attitudes simples, proches de la vie quotidienne. Il crée en parallèle le journal Particules, en 2003, qu’il dirige pendant 7 ans, puis se consacre à l’activité de commissaire d’exposition.

Pourquoi avoir choisi de devenir commissaire d’exposition ?

Après la création de Particules, il m'a semblé nécessaire de passer de l'écriture du texte à l'écriture de l'espace. Ecrire un texte critique, c'est créer des surprises, des rebondissements, des « sensations », tout ce qui permet au lecteur de ne pas s'ennuyer en essayant de partager avec lui un regard et un goût, un jugement, en l’emmenant dans les chemins de notre raisonnement esthétique. A un certain moment, il m'a semblé déterminant de m'engager presque « physiquement » dans ce partage de l'art actuel... dans ce qui doit conserver un temps d'avance, une inconnue d'avance, sur nous. Le commissariat d'exposition, c'est-à-dire la sélection, l'organisation, la spatialisation, la présentation, la médiatisation de ce continent sans bord dessiné par les artistes contemporain, m'est apparu plus excitant que tout.

Quelles sont les qualités primordiales d’un bon curateur selon vous ?

J’imagine qu’il faut accepter de se placer aux cotés des œuvres et des artistes. Ne jamais adopter de posture définitive ou surplombante et savoir reconsidérer souvent ses certitudes. L’art contemporain, les artistes qui l’inventent, malaxent un sable mouvant. Il faut savoir se maintenir dans cet état d’équilibre précaire. Une œuvre, parce qu’on lui octroie ce statut si particulier d’être « de l’art », nous oblige à maintenir une flamme qui a commencé à danser à l’aube de l’humanité. Pour le reste, il faut savoir habiter un espace bien sûr, en y projetant des œuvres : on peut être un très bon décorateur et un très mauvais curateur. Un très bon théoricien et un piètre commissaire. Une exposition, ce n’est pas un exposé. C’est un genre en particulier, quelque part entre l’espace filmique et l’espace scénique.

Exposition Une inconnue d'avance, Bourse Révélations Emerige 2016 © Rebecca Fanuele
Gael Charbau © DR

La première exposition qui vous a marquée en terme de curation, de présentation ?

Beaucoup plus qu'une expérience réelle, ce sont les fantasmes engendrés par mes lectures « d'événements » Fluxus, ou encore la découverte d'Allan Kaprow lorsque j'étais étudiant qui m'ont convaincu que l'exposition pouvait être un moment de révolution intérieure et collective. De la même manière qu'un concert surpasse généralement un album écouté à la maison, la présence simultanée des yeux, des corps et du cerveau des spectateurs attentifs à une forme déployée dans un espace, tout cela crée une situation très particulière. L’exposition Le Voyage Intérieur, qui avait été organisée à l’espace EDF par Alexis Vaillant et Alex Farquharson m'a beaucoup marqué. C'est elle qui m'a donné envie d'imaginer des expositions.

Comment s’est déroulée votre collaboration avec le Fonds de dotation Emerige et la Bourse Révélations ?

Angélique Aubert et Laurent Dumas m’ont demandé d’être le commissaire de ce programme. Nous avons réfléchi ensemble et nous avons mis en commun notre vision de ce qu’il fallait faire pour aider de jeunes artistes à se faire connaître. Notre collaboration est fondée sur la confiance et la liberté : des ingrédients parfois rares aujourd’hui.  

Exposition Une inconnue d'avance, Bourse Révélations Emerige 2016 © Rebecca Fanuele
Gael Charbau © DR

Les difficultés d’exposer autant d’artistes ? Surtout lorsqu’on n’a pas été le seul à les sélectionner ?

Le projet de la Bourse Révélations implique que l’on regarde, et que l’on expose une grande diversité de pratiques. J’ai voulu rendre l’exercice encore un peu plus compliqué en imaginant chaque année une exposition qui puisse s'envisager pour elle-même, avec un thème, un sujet, un angle. La difficulté consiste à sélectionner, ou produire avec les artistes des pièces qui peuvent résonner les unes avec les autres, et s’amplifier, dans ce thème assez large que je propose. L'idée est d'éviter de proposer une juxtaposition de pratiques qui ressemblerait plus à un salon ou à une foire, qu'à une véritable exposition.

Les spécificités de la Bourse Révélations Emerige par rapport aux autres prix ?

La spécificité de la Bourse est sans aucun doute notre association avec des galeries, chaque année, qui sont présentes de la sélection jusqu’à l’exposition du lauréat. C’est un projet clairement orienté vers la professionnalisation. Nous organisons aussi de nombreuses visites et rendez-vous avec des professionnels (commissaires, directeurs d’institution, galeristes, journalistes, …) de manière à faire découvrir les artistes nommés à un maximum d’acteurs du milieu de l’art.

Exposition Une inconnue d'avance, Bourse Révélations Emerige 2016 © Rebecca Fanuele
Gael Charbau © DR

Un / des artistes coups de cœur de ces dernières éditions de la Bourse Révélations ?

Jusqu’à présent, j’ai pris un plaisir immense à travailler avec tous les artistes de la bourse. Ce sont des personnalités magnifiques, dont le travail est encore en pleine élaboration, en plein épanouissement. Je constate que les trois artistes qui ont été lauréats, Vivien Roubaud, Lucie Picandet et Edgar Sarin ont peut-être pour point commun d’être « indissociables » de leurs recherches. Pour reprendre le titre d’Allan Kaprow, on sent que chez eux que, l’art et la vie sont confondus. C’est émouvant et rassurant de découvrir cette attitude chez de très jeunes artistes.

Vous souvenez-vous de la première exposition que vous avez organisée ? Comment les choses se sont déroulées ?

La première exposition de groupe était Rituels à la Fondation d’entreprise Ricard. Je cherchais à créer une exposition un peu mystérieuse, qui montrait par exemple comment la pratique d’atelier pouvait avoir un lien avec les rituels sacrés.

Exposition Une inconnue d'avance, Bourse Révélations Emerige 2016 © Rebecca Fanuele
Gael Charbau © DR

Qu’est-ce qui a compté pour vous lors de votre jeunesse dans votre construction professionnelle ?

Les rencontres, sans aucun doute. J’ai passé mon enfance dans un univers très éloigné de l’art. Puis à l’adolescence, grâce à une orientation en filière artistique, j’ai commencé à découvrir des personnalités fortes et engagées, qui ont marqué mon existence et mes choix esthétiques. Ces échanges, ces influences, certaines fascinations ont formé ma culture… je suis convaincu que pour la plupart d’entre nous, la vie se joue pendant l’adolescence. J’ai l’impression que le restant de la vie ne sert qu’à éclairer cette période de quelques années où l’imaginaire gouverne tout.

Pourriez-vous résumer votre vision de l’art en quelques mots ?

En quelques mots… c’est audacieux! Je crois que nous prolongeons une activité propre à l’être humain, qui a débutée dans des grottes il y a 80.000 ans et probablement plus loin encore. L’Erotisme de Bataille parle énormément de cela. L'art explore nos relations au travail, à l’amour, à la sexualité et à l'érotisme, à l’interdit et aux images, au pouvoir qui les recouvrent : nous continuons une expérience qui ne connait à mon sens aucune progression. Je veux dire par là que je suis convaincu que cette relation à l’art, à tout ce dont l’art peut-être le vecteur et l’infinité des situations auxquelles il nous confronte, n’a jamais évolué : au-delà des modes, des techniques et de son instrumentalisation politique, quelque chose reste profondément mystérieux. Ma « vision » de l’art est cette sensation d’être entièrement engagé dans quelque chose que je comprends si peu…

Votre actualité ?

Nous ouvrirons en janvier 2017 à la galerie Audi Talents une exposition étonnante de Bertrand Dezoteux intitulée « En attendant Mars », qui retrace, à l’aide de marionnettes et de film l’histoire, l’expérience Mars 500 qui avait été menée en Russie. En février, nous inaugurons un nouvel espace à Paris, le Drawing Lab, rue Richelieu, avec une exposition de Keita Mori, un artiste nommé lors de la première édition de la Bourse Révélations. En mars, j’invite Edgar Sarin à déployer un projet assez étonnant dans l’ancienne sacristie du collège des Bernardins. En mai, nous célébrerons les 80 ans du Palais de la découverte avec une carte blanche que j’ai donné à un artiste dont je ne peux pas encore officiellement vous donner le nom. Je poursuis par ailleurs le développement d’un projet que j’ai intitulé « Inventeurs d’aventures », avec les écoles d’art du sud de la France, qui se cristallisera notamment dans une exposition à la Friche Belle de Mai à Marseille à l’été prochain.

Merci Gaël !

Texte et propos recueillis par Lisa Toubas

editions-particules.com

revelations-emerige.com